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Le chaos libyen – Par Lucas Poissonnet

27 octobre 20140
Le chaos libyen – Par Lucas Poissonnet 5.00/5 4 votes

Publié le : 16 juillet 2014

Source : lecontinu.fr

Alors qu’en ce moment (Note de La Plume : juillet 2014), les six pays voisins de la Libye se réunissent à Hammamet pour tenter d’établir une feuille de route pour une sortie de crise, l’instabilité et la violence continuent de sévir  dans le pays depuis trois ans maintenant.

Depuis la fin de la guerre civile libyenne et la victoire des rebelles appuyées par les occidentaux contre les troupes du colonel Kadhafi,  le congrès généra national (CGN) et son président Nouri Bousahmein, chef d’état reconnu par la communauté internationale, peinent à faire valoir leur autorité sur le pays. Les premières élections en 2012 furent pourtant un succès relatif, 60% de participation malgré une forte opposition à la tenu du scrutin notamment dans l’est du pays. Mais depuis, c’est le désordre qui règne en Libye.

La tentation fédéraliste

La Libye est composée de plus de 150 tribus et de 3 régions historiques, la Tripolitaine au nord ouest, la Cyrénaïque (aussi appelée Barqa) à l’est et le Fezzan au sud. Elles ne sont vraiment réunies au sein d’un même pouvoir politique qu’à partir du XVIème siècle sous la régence de Tripoli, état ,plus ou moins autonome selon les périodes, rattaché à l’empire ottoman. Puis, la conquête italienne de ces régions en 1912 donne à la Libye les frontières et le nom que nous lui connaissons actuellement. Mais l’Italie a du mal à affirmer son autorité sur sa nouvelle colonie, seule la Tripolitaine est réellement sous son contrôle, et les révoltes se multiplient. Elles poussent finalement les italiens, au sortir de la première guerre mondiale, à accorder une autonomie à la Tripolitaine et à la Cyrénaïque qui est alors gouvernée par Idris Ier. Mais l’expérience autonomiste tourne court suite aux revendications des deux régions et l’arrivée au pouvoir de Mussolini qui décide de les réintégrer totalement dans l’empire colonial italien. Idris Ier doit alors s’exiler en Égypte d’où il organise la résistance. Ses revendications seront entendues à la fin de la deuxième guerre mondiale, quand les anglais occupent la Tripolitaine et la Cyrénaïque et l’installe sur le trône des deux régions. La fin de l’occupation française du Fezzan en 1951 entérine la naissance du Royaume-Uni de Libye sous la forme fédérale, c’est à dire que les trois régions restent autonomes par rapport au pouvoir central. Cette forme fut abolie en 1962 pour plus de centralisation. Le Royaume-Unis de Libye devient le Royaume de Libye. Mais, dans les années 60, la monarchie devient de moins en moins populaire, et en 1969  le colonel Mouammar Kadhafi prend le pouvoir et essaye d’étouffer les régionalismes mais doit faire face à des protestations qu’il réprime violemment, surtout en Cyrénaïque La Tripolitaine étant avantagée par le partage des ressources et le Fezzan étant la région d’où est originaire la tribu de l’ex-guide libyen, il parvient néanmoins à maintenir l’unité du pays jusqu’en 2011 et le début de la guerre civile (qui est d’ailleurs partie de Cyrénaïque).

La Libye est un pays de 6 millions d'habitants vivant principalement dans les grandes agglomérations de la côte. La Cyrénaïque a gardé une forte tradition tribale contrairement à la Tripolitaine plus cosmopolite.

 

En Tripolitaine, le CGN a dû mal à contrôler sa propre capitale. Les milices de Zenten, lourdement armées, sont leurs principales opposants à Tripoli, elles ont plusieurs fois attaqué l’assemblée nationale. Le gouvernement a dû souvent faire appel à d’autres milices pour les contrer. Il faut également y ajouter la présence de camps d’entraînement de groupes islamistes terroristes comme Ansar Al Charia (qui en possède un autre à Derna). Au sud de Tripoli, la région du Jebel Nefusa ainsi que la ville côtière de Zuwara sont contrôlées par les milices berbères, mécontentes de la sous-représentation de leur peuple au gouvernement. Zaouiyah dans la banlieue ouest voit fréquemment s’affronter ses habitants contre la tribu des Ouerchefana . Dans le reste du pays, les différentes villes sont souvent contrôlées par la ou les tribus qui y sont rattachée(s) et souvent celles-si s’affrontent. Mais la tribu Zenten est la plus puissante de la région, elle s’est illustrée non seulement  l’année dernière en refusant de livrer Seif Al-Islam Kadhafi, prisonnier chez eux, au CGN et surtout en bloquant toute production pétrolière dans les territoires sous leur domination.

La Cyrénaïque, quant à elle, a déjà déclaré son autonomie deux fois. Une première fois fût en juillet 2012, avec le conseil intérimaire de Barqa  ,conduit par le descendant d’Idris Ier, Ahmed al-Zubair al-Sanoussi, en réaction au découpage électoral jugé trop en faveur des tripolitains. Mais les divisions internes et le manque de popularité du mouvement dans sa propre capitale Bengazhi ont eu raison de la tentative. Cependant, un an plus tard, en novembre 2013, c’est le « gouvernement autonome de Barqa » qui s’est autoproclamé avec à sa tête Ibrahim Al-Jadhran, ancien opposant au régime de Mouammar Kadhafi et homme fort d’une milice côtière contrôlant les principaux ports et terminaux pétroliers du pays. 75% de ses exportations d’or noir sont bloqués avant de créer une compagnie pétrolière qui a tenté d’exporter le pétrole de Cyrénaïque au bénéfice du nouveau gouvernement de la région. Mais en raison de la non reconnaissance internationale de l’autonomie, le seul client fut la Corée du Nord. C’est sans doute ce qui a poussé Ibrahim Al-Jadhran à redonner au gouvernement le contrôle de 2 des 3 terminaux. Le principal but de ce gouvernement autoproclamé n’est pas la séparation de la Cyrénaïque de la Libye, mais le retour à la constitution de 1951, donc au fédéralisme. Autre problème , la question Toubou, peuple nomade ancestrale habitant le sud du pays et très actif dans la lutte contre Kadhafi qui l’avait marginalisé. Celui-ci dénonce les exactions qui seraient commises contre lui par des groupes armées arabes de Cyrénaïques. Il menace également de déclarer leur indépendance.

Le Fezzan, lui, fût un bastion des pro-Kadhafi durant la guerre civile. Aujourd’hui, c’est une zone grise où là problématique concernant les Toubous est la même qu’en Cyrénaïque. Les combats avec les arabes sont fréquents dans la capitale régionale: Sebha. Les groupes islamistes extrémistes ont  la haute main sur une partie du territoire, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) y a récemment renforcé sa présence et y possède plusieurs camps d’entraînement. Il ne faut pas non plus oublier les touaregs dans l’extrême sud, réputés fidèles au colonel Kadhafi. Certains d’entre eux sont d’ailleurs partis faire la guerre au nord Mali après la chute du régime, mais beaucoup sont restés et se disputent des territoires avec les Zenten d’on nous parlions plus haut et dont ils n’apprécient pas l’expansion. Mais quelque soit leur ethnie, les hostilités sont surtout dues à la volonté de chacune des tribus de contrôler les flux des trafics en tout genre (cigarette, alcool, armes, drogue, êtres humains…).

Le pétrole représente 70% du PIB libyen et 98% de ses exportations, la redistribution de la rente pétrolière par région est une composante majeure de la politique libyenne. Mouammar Kadhafi le faisait selon le nombre d'habitant ce qui avantageai la Tripolitaine.

Les ambitions de « l’Américain » Khalifa Haftar.

Le général Khalifa Haftar a eu un parcours pour le moins chaotique. Commandant des forces armées du colonel Kadhafi lors de la guerre contre le Tchad (ce dernier soutenu par les français et les américains), il est fait prisonnier en 1987 avec entre 600 et 700 de ses hommes. Désavoué par Kadhafi, Haftar se tourne vers les américains qui font de lui et de ses hommes des alliés sous le nom de « force Haftar » et ayant pour mission d’envahir la Libye et de renverser le colonel. Mais l’arrivée au pouvoir tchadien d’Idriss Déby en 1990, plus enclin à négocier avec Kadhafi, oblige les États-Unis à exfiltrer Haftar et ses hommes.  Tandis que ses troupes seront envoyées au Zaïre et au Nigeria,  le général va vivre à Langley (Virginie) dans le voisinage du siège de la CIA jusqu’en 2011. Cette année là, il retourne en Libye à la faveur de la révolution et devient un des chefs des forces armées rebelles. Certains disaient même qu’il en avait pris le commandement ce qu’avait démenti le conseil national de transition.

Après la guerre, n’ayant pas réussi à intégrer les différentes milices à l’armée, il réunit les combattants qui lui sont fidèles au sein de l’autoproclamée « armée nationale libyenne » avec laquelle il mène en ce moment la violente opération « dignité » contre les milices islamistes de Cyrénaïque. Il est soutenu par le gouvernement autonome de Barqa, le voisin égyptien et, officieusement, des pays occidentaux qui ne protestent que mollement contre les violences commises par les armées d’Haftar car, en combattant les islamistes, elles servent leurs intérêts dans la région. Dans le même temps, l’ambitieux général et ses alliés (les brigades de Zenten dont nous parlions plus haut) ont tenté, à partir de février 2014, un coup d’état à l’encontre du CGN. Celui-ci est toujours en cours, mais si il n’est pas officiellement à la tête de la Libye, Haftar a, de fait, beaucoup plus de pouvoir que le CGN.

Le retour du roi ?

Les occidentaux ont-ils fait une erreur en soutenant la mise en place d’une république en Libye ? C’est en tout cas ce que pensent les partisans d’un retour à la monarchie. Selon eux, le retour de la famille Al-Sanussi sur le trône libyen par l’intermédiaire du petit fils d’Idris Ier, le prince Muhammad, pourra ramener le calme dans le pays. L’héritier du trône, rentré en Libye à la faveur de la révolution après 23 ans d’exil, a déclaré devant le parlement européen « De telles questions sont prématurées et seront discutées par le peuple libyen » avant d’ajouter « La famille al-Sanussi se considère au service du peuple libyen ». En tout cas l’idée fait son chemin du côté des membres du CGN. Le ministre des affaires étrangères Mohamed Abdelaziz a évoqué l’idée en marge du sommet de la ligue arabe en mars dernier. Mais si retour de la monarchie il doit y avoir, ce sera très certainement avec la constitution de 1951 prévoyant la fédéralisation du pays. Quant aux chances de succès de l’éventuel futur monarque à calmer la situation, elles restent assez floues ; même si on peut aisément imaginer qu’il fera mieux que le CGN. Cependant, Ahmed al-Zubair al-Sanoussi, membre de la famille royale, a échoué à fédérer autour de son nom en Cyrénaïque, Muhammad aura-il plus de succès ? En tout cas il parait difficile que la monarchie s’impose au final face à la volonté américaine de mettre Haftar à la tête de la Libye et aux trafiquants qui profitent du chaos pour prospérer.

Lucas Poissonnet

 

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